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5 décembre 2020

Deux manières d’ouvrir une noix

Le burin ou la patience : Grothendieck décrit deux approches d’un problème, et elles ne coûtent pas la même chose. Choisir n’est pas affaire de tempérament.

Alexandre Grothendieck compare la démonstration d’un théorème à l’ouverture d’une noix. On peut poser le burin contre la coque et frapper, en changeant d’endroit jusqu’à ce qu’elle cède. On peut aussi la laisser tremper, et attendre que la coque s’ouvre d’elle-même sous une simple pression de la main. Il ne cache pas laquelle est la sienne. Ce qui m’intéresse, c’est qu’en ingénierie les deux se rencontrent chaque semaine, et qu’on les choisit rarement exprès.

01Le burin

Frapper, c’est essayer les possibilités jusqu’à ce que l’une passe. La méthode a une qualité que l’autre n’a pas : elle donne une réponse à une heure connue. Sur une panne en production, c’est décisif : on n’a pas le temps de comprendre, on a besoin que cela remarche. Son défaut est qu’elle n’apprend rien. Le problème résolu ainsi revient, et il revient à l’identique.

02Le trempage

Circonscrire, c’est réduire l’endroit où le problème peut se trouver, sans chercher encore à le résoudre. C’est plus lent au début, beaucoup plus rapide à la fin, et le résultat se transmet : ce qu’on a délimité reste vrai après le départ. Son défaut est de n’avoir pas d’heure de livraison, ce qui la rend presque impossible à promettre devant un comité.

03Diffus et focalisé

Barbara Oakley donne à cette opposition un appui plus concret en distinguant deux régimes d’attention, l’un concentré, l’autre relâché, et en montrant que le second travaille aussi. C’est l’argument pour la marche, pour la nuit, pour la douche : non par mysticisme, mais parce que l’étape où l’on ne pense pas au problème est une étape du travail. Le corollaire est désagréable : elle ne se planifie pas.

« Un mathématicien est une machine à transformer le café en théorèmes. »
Alfréd Rényi
04La part rituelle

Reste ce qui rend les deux régimes possibles : la régularité. Les carnets d’écrivains, de peintres et de chercheurs disent tous la même chose, souvent avec les mêmes horaires étranges et le même isolement choisi. Stephen Wolfram a décrit par le menu son installation de travail ; ce qui frappe n’est pas l’outillage, c’est sa stabilité. Un environnement qui ne change pas laisse toute la variation au problème.

05Ce que je laisse de côté

Il n’y a pas de bonne méthode des deux. Le burin sur un problème qui demandait du temps produit une rustine ; le trempage sur un incident produit une facture. La compétence n’est pas d’en préférer une, c’est de reconnaître dans lequel des deux cas on se trouve, et cela, aucune lecture ne l’enseigne : seul le nombre d’occasions le donne.