Par la porte de service
Un témoignage amer, une série télévisée et une bande dessinée. Trois routes qui portent la science à des gens qui ne liront jamais une démonstration, et ce que chacune laisse tomber en chemin.
Les trois livres d’un précédent article montraient des mathématiciens au travail. Ceux-ci font autre chose : ils s’adressent à qui n’en fera jamais. La question devient alors la bonne, et elle vaut aussi pour une note d’architecture ou un comité de pilotage : par quelle porte une idée technique entre-t-elle chez quelqu’un qui n’a pas le vocabulaire, et que perd-elle en entrant.

La porte la plus étroite des trois, et la seule qui ne cherche pas à être franchie. Un mathématicien majeur y règle ses comptes avec le milieu qui l’a formé, sur des centaines de pages où la rancune et la lucidité ne se séparent jamais tout à fait. C’est aussi la source de la comparaison entre une démonstration et l’ouverture d’une noix, à laquelle j’ai consacré un autre article. Je ne le recommande pas comme livre de mathématiques mais comme document : il montre ce que devient une vie technique quand la reconnaissance des pairs cesse d’en être le moteur. À lire par fragments ; d’un bout à l’autre, il épuise.

La vulgarisation par la porte de service, et le livre qui donne son titre à celui-ci. Une partie des scénaristes de la série avaient une formation de mathématiciens, et ont glissé pendant des années des plaisanteries qu’une poignée de spectateurs pouvait attraper. Ce qui m’intéresse n’est pas l’anecdote mais le procédé : la blague ne coûte rien à qui ne la comprend pas. C’est la seule forme de vulgarisation qui ne fasse payer personne, et c’est un modèle utilisable dans une note technique, où le détail exact peut se loger sans arrêter celui qui n’en a pas besoin.

De la bande dessinée qui simplifie la forme sans simplifier le fond, et la distinction est plus rare qu’il n’y paraît. La plupart des vulgarisations font l’inverse : elles gardent un ton sérieux et rabotent le contenu jusqu’à ce qu’il ne dise plus rien de faux ni rien du tout. Ici le dessin est drôle et le mécanisme exact. Le volume que j’ai lu démonte des scènes de films, ce qui est la meilleure manière de faire admettre une correction : on ne contredit pas le lecteur, on contredit un film qu’il a vu.
Deux autres méritaient leur place et ne l’ont pas, faute d’image : aucune bibliothèque ouverte ne publie la couverture de Parcours de mathématiciens, de Philippe Pajot (des entretiens sur la manière dont on devient chercheur, qui répondent à une question que les livres de mathématiques ne posent jamais) ni celle du Petit traité de hasardologie d’Hubert Krivine, court et le meilleur antidote que je connaisse aux raisonnements sur les probabilités qu’on tient sans y penser. Ils sont cités ici plutôt qu’écartés.
Et une limite commune aux trois. Aucun ne transmet une compétence : on sort de ces livres avec le goût d’un sujet et non avec la capacité d’y travailler, et confondre les deux est le piège de toute vulgarisation réussie. Elle laisse croire qu’on a compris parce qu’on a suivi. C’est exactement ce qu’il faut se rappeler avant de sortir d’une démonstration en réunion en pensant que la salle a compris.