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12 novembre 2020

Un métier qui s’est découvert artisan

Le génie logiciel s’est mis à parler de lui-même en termes d’atelier (code smells, refactoring, patrons) sans l’avoir décidé. Ce que cette langue autorise à dire du métier, et ce qu’elle ne rachète pas.

On peut dresser la frise : Turing, puis les langages, puis le logiciel libre, puis les méthodes agiles, puis les plateformes. Elle est vraie et elle n’apprend rien. Ce qui compte est ailleurs : à la fin des années 1990, une partie de la profession s’est mise à parler d’elle-même en termes d’artisanat (code smells, refactoring, design patterns) sans avoir décidé de le faire. Comme le bourgeois de Molière qui découvre qu’il fait de la prose depuis quarante ans.

La filiation la plus parlante ne vient pas de l’informatique. Les patrons de conception sont repris d’un architecte qui cherchait à nommer les configurations qui rendent un lieu habitable. Le mot patron a traversé, et avec lui l’idée qu’un métier progresse en écrivant ce qui marche plutôt qu’en le redécouvrant à chaque chantier.

01ce que l’analogie autorise
  • De juger un ouvrage sur sa reprise. Un artisan ne livre pas seulement une pièce, il livre une pièce qu’un autre pourra réparer. C’est le seul critère qui survit au départ de celui qui l’a faite.
  • De parler d’apprentissage plutôt que de niveau. On progresse en s’attaquant à des problèmes cotés un cran au-dessus, pas en changeant d’intitulé.
  • De poser que la durée est une compétence. Comme un sportif, on pratique pour tenir, en se méfiant des traumatismes : ce qui suppose de compter aussi les périodes où l’on ne produit rien.
02ce qu’elle interdit

L’analogie ne donne aucun titre. En France, artisan est un statut, attaché à une immatriculation, et le conseil informatique n’en relève pas. Elle ne dit rien non plus des conditions réelles : les troubles psycho-sociaux, le syndrome de l’imposteur et les cultures de surtravail ne se règlent pas avec un vocabulaire d’atelier. Une profession qui se raconte en artisans tout en épuisant ses praticiens n’a emprunté que le mot.

Ce qui reste, une fois l’emprunt rendu, est ce qui se vérifie : un ouvrage qu’un autre peut relire, un apprentissage qui se mesure en problèmes tenus, et une pratique conduite pour durer. Le reste est du vocabulaire.